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Jean-Marie Bockel face aux lecteurs de Libération Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Administrateur   
10-12-2008
Retrouvez cet entretien sur le site de Libération ou ci-dessous.

Ernest-Francois. Votre initiative politique rénove le parti socialiste en lui donnant le sens des réalités, mais peut-on encore suivre une ligne de conduite alors que les concepts éclatent de toutes parts, que le Président adopte des idées sur l'action de l'Etat qui étaient l'apanage exclusif de la gauche il y a quelques mois, que les idées se bousculent? Le pragmatisme n'est-il plus la seule valeur possible?

Jean-Marie Bockel. Il faut du pragmatisme dans un monde qui bouge vite, il faut de la réactivité face aux événements, mais cela ne dispense pas d'avoir des idées et de les défendre, bien au contraire: c'est ce que j'ai tenté de faire en essayant de rénover le PS, pendant dix ans, en vain. La démarche de Gauche moderne, au-delà de la déception face au PS, de l'adhésion à une démarche de réformes justes, c'est d'abord structurer et défendre une pensée politique qui s'inspire des gauches européennes, toutes sauf la France. Que le président de la République prenne les bonnes idées de la social-démocratie dans une période de crise où le PS s'est mis hors course, faut-il s'en plaindre? Le nécessaire débat d'idées n'interdit pas de savoir se rassembler à certaines périodes, quand l'essentiel est en jeu.

Francis.  N'y aurait-il pas possibilité de regrouper "La gauche moderne" avec le PRG, Besson et pourquoi pas les Valoisiens, pour arriver à une entité représentative centriste, 20% à gauche et 20 % à droite. Peut-être est-ce encore trop tôt, mais il faudrait y penser, qu'en pensez-vous?

En terme de passerelle, voire un jour de coordination entre nous, assurément. Mais il faut pouvoir regrouper à l'aile gauche de la majorité des personnes qui ne sont ni centristes, ni de droite, mais qui ont une vraie sensibilité de gauche, avec la capacité au sein d'un parti politique, comme Gauche moderne, de dire «oui» quand on est d'accord, mais aussi de dire «non» si nous ne sommes pas d'accord.

Jean. Que pensez-vous du mot «trahison»?

Je pense, étant moi-même fidèle à mes idées, et ayant tenté de les faire partager par les socialistes pendant tant d'années, que le parti socialiste a aujourd'hui trahi beaucoup d'espérance, et quelques idéaux, faute d'avoir su se rénover à temps, contrairement à toutes les autres gauches européennes. Cette trahison est d'autant plus pénible qu'elle se poursuit dans des querelles d'ambition sans fin.

Ferch. Combien de courants la gauche, par opposition au centre ou à la droite, peut-elle supporter avant de s'annihiler définitivement?

J'ai connu pendant plus de trente ans un parti socialiste vivace malgré plusieurs courants de pensée en son sein, mais porté par quelques idéaux communs et une capacité de se retrouver pour des batailles importantes. Le drame aujourd'hui n'est pas la diversité des courants de pensée, mais plutôt qu'une partie de la gauche, et notamment du PS, est idéologiquement tétanisée par la gauche de la gauche, de Mélenchon à Besancenot, alors même que le parti communiste n'en finit pas de mourir. La menace principale aujourd'hui c'est un centre-gauche qui, notamment au PS, n'ose pas s'assumer, et n'a plus l'audace de la nécessaire rénovation.

Cyrenaïque. Nicolas Sarkozy ne vous a-t-il pas invité à fonder un parti pour pouvoir le contrôler?

En politique, la dimension tactique existe toujours, mais là n'est pas l'essentiel. Je suis convaincu, depuis le premier jour, que l'ouverture est d'abord une démarche stratégique pour montrer au pays qu'il n'entend pas moderniser la France camp contre camp, sur une ligne conservatrice ou réactionnaire, mais en s'inspirant autant de certaines idées de droite que des bonnes idées de la gauche européenne, qu'elle soit sociale-démocrate ou sociale-libérale. Et que cette capacité de rassemblement au delà de la droite et du centre puisse, le moment venu, contribuer à sa victoire ne me gêne pas, dans la mesure où il poursuit la démarche de réformes justes dans laquelle la Gauche moderne se retrouve.

Ex-mulhousien. Je crois partager avec vous l'idée que le PS n'a pas donné à vos idées la place qu'elles méritaient. Est-ce que Ségolène Royal peut être associée à des modifications qui verraient votre retour au PS ?

Hélas, le PS, dirigé par Martine Aubry, ne donne aucun signe positif de changement et Ségolène Royal ne semble pas vouloir prendre la nécessaire hauteur face à cette radicalisation assez cynique du PS. J'ai tellement souffert au PS depuis dix ans d'avoir voulu prôner une ligne politique claire que je ne me sens pas prêt à retenter l'expérience. Je préfère mettre mon énergie au développement d'un parti politique, Gauche moderne, afin qu'il trouve progressivement sa juste place dans le paysage politique français.

Albert. Est-ce que vous portez, comme Monsieur Morin, une veste réversible?

Non, mais j'en ai ramassé quelques-unes dans ma vie politique, pour avoir toujours défendu les idées que je croyais justes. J'ai aussi gagné quelques batailles au nom de ces idées, et je ne suis pas sûr que les Français soient convaincus de la sincérité de ceux qui me jugent si facilement.

Victorinox. Que pensez-vous de la nomination de Devedjian? Finie l'ouverture à gauche?

Je ne le pense pas, car elle a été clairement réaffirmée, tant par le Président, le Premier ministre et même Devedjian lui-même à l'occasion de mon congrès de Suresnes. J'ai connu Devedjian comme ministre de l'Industrie, alors que j'étais sénateur-maire socialiste d'une ville industrielle, Mulhouse, il y a de cela trois quatre ans. J'ai pu apprécier son intérêt pour ces questions et ses compétences. Il peut tout à fait être l'homme de la situation.

Vincent.A. Le chant de l'Internationale est-il, selon vous, toujours moderne?

Tout chant est connoté par une histoire, il y a dans l'International une aspiration à l'universel, en même temps que certaines envolées très datées.

Cyrenaïque. Je suis de gauche et fervent amateur de Michel Onfray - ne suis-je pas moderne de penser que l'ambiguïté politique ne sert qu'à ceux qui sont au pouvoir?

Ça dépend. L'ambiguïté politique est aussi utilisée par ceux qui aspirent sans arriver à se mettre d'accord entre eux sur une ligne claire. S'agissant du président de la République, il est tout sauf ambigu. Mais il veut faire ce que toutes les gauches européennes ont su faire à un moment ou un autre de leur Histoire, c'est-à-dire rassembler pour moderniser, surtout quand c'est difficile dans un pays qui a pris tant de retard par rapport à ses voisins, comme la France.

Appoyam. Pourquoi vous n'assumez pas d'être de droite et osez appeler votre parti «la Droite moderne» ?

Ça vous arrangerait bien que je sois de droite car pour vous l'étalon-mètre de la gauche c'est une gauche archaïque divisée, pusillamine qui n'existe qu'en France. Vous me traitiez d'ailleurs avec le même mépris quand j'étais encore au PS, car vous jugiez déjà mes idées sociales-libérales tout simplement de droite: donc rien de nouveau sous le soleil.

Mdd57. Comment vivez-vous votre engagement à gauche au sein d'un gouvernement qui trouve que les menottes et les fouilles à corps sont des "procédures tout à fait normales" (MAM) lors de l'accompagnement d'un justiciable devant un juge, qui juge que les enfants de 12 ans soient pénalement responsables (Dati) n'est pas choquant, qui met en application sa vision en envoyant les chiens renifler des enfants de 13-14 ans et des jeunes filles se faire fouiller à corps?

 Vos exemples sont mal choisis car ces dérapages ou ces perspectives ont été, sans délai, condamnés ou écartés par le gouvernement au plus haut niveau. Comme maire de Mulhouse, je me suis toujours affirmé comme un sécuritaire de gauche mais en privilégiant, y compris dans nos actions locales, une démarche de prévention concrète sur le terrain. Et là aussi en refusant, et l'angélisme, et le tout sécuritaire. L'avocat que je suis milite depuis plus de trente ans pour les droits de l'homme, y compris au quotidien en France et dans le monde.

Vincent.A. Mais votre ralliement au gouvernement de Nicolas Sarkozy m'a perturbé. Quand le règne de Sarkozy sera terminé n'avez-vous pas peur de vous retrouver seul ?

Je vous comprends. Si tous ceux dont j'avais la sympathie au PS m'avaient soutenu alors j'y serais peut être encore. Un conseil cependant, gardons l'esprit critique vis- à-vis de Nicolas Sarkozy, mais évitons de le diaboliser: cette diabolisation, encore trop fréquente à gauche, est d'abord injuste, par rapport à ce qu'il est réellement, et par rapport à ce qu'il fait. Mais elle constitue également une facilité pour ne pas se remettre soi-même en question. Ce que lui, je puis en témoigner, ne manque pas de faire, afin d'agir au mieux et au plus juste.

André. Les anciens combattants d'Algérie, les appelés du contingent qui ont été malmenés, humiliés, traités comme des moins que rien, 13 000 morts, aucun n'a eu droit au drapeau français sur son cercueil ni de personnages importants aux Invalides. Pourquoi ? Et bravo pour la retraite des pauvres bougres survivants 426 euros annuels juste de quoi s'offrir un petit café quotidiennement.

Le chiffre de la retraite est faux, en deux ans elle a augmenté de 30% et elle est aujourd'hui à plus de 550 euros. Elle continuera à augmenter. Les associations d'anciens combattants d'Algérie ne parlent pas comme vous et reconnaissent les efforts que nous faisons, et que je fais moi-même pour qu'ils soient reconnus et respectés.



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