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Grand Entretien Fadela Amara et Jean-Marie Bockel Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Jean François Pascal   
25-11-2007

Le Meilleur des Mondes n°5 ; Fadela Amara et Jean-Marie Bockel

« L’ACTION PRIME SUR L’IDÉOLOGIE »

 
Entretien avec MYRIAM ENCAOUA, MICHEL TAUBMANN, MARC WEITZMANN

Nommés secrétaires d’État au lendemain du deuxième tour des législatives, Fadela Amara et Jean-Marie Bockel n’éprouvent pas le sentiment d’avoir trahi leurs convictions de gauche en rejoignant un gouvernement de droite.
Quelle évolution personnelle a généré leurs choix ? Et que révèlent-ils de l’état de la gauche ?
Fadela Amara et Jean-Marie Bockel se connaissaient à peine.
 
Le Meilleur des mondes a organisé cette rencontre. Elle nous apprend beaucoup sur la montée du pragmatisme et le déclin de l’idéologie en politique.

MYRIAM ENCAOUA. Un social-libéral tendance blairiste d’un côté, une militante républicaine issue du mouvement associatif et de l’antiracisme de l’autre : vous appartenez à deux gauches assez différentes. Vous connaissiez-vous auparavant et avez-vous été surpris d’avoir été appelés ensemble dans un gouvernement de droite par Nicolas Sarkozy?


FADELA AMARA. Au sein du parti socialiste non, je ne connaissais pas Jean- Marie, mais en qualité de présidente de Ni putes ni soumises, oui. Il y a quelque temps, Jean-Marie m’a reçue chez lui à Mulhouse, pour un débat public sur la question des femmes et des valeurs de la République.

Je ne suis pas surprise de le retrouver parce que Jean-Marie, comme moi, connaît l’urgence de l’action qu’il faut mener pour les quartiers, la ville, la France et l’Europe. Aujourd’hui, il faut

être dans l’action. C’est cela le changement fondamental qui couvait depuis des années mais qui s’est révélé à l’occasion de cette élection présidentielle : l’action prime sur l’idéologie.

 

JEAN-MARIE BOCKEL. Je ne suis pas surpris mais très heureux. Je suis en bonne compagnie. Moi aussi, je privilégie l’engagement et l’action. Je ne connaissais Fadela que de réputation. Michel Charzat (maire du XXe arrondissement de Paris) m’avait demandé, dans le cadre d’une tournée qu’il organisait sur la laïcité, de recevoir une personnalité engagée dans ce combat. J’ai dit : « Oui, à condition que ce soit Fadela Amara. » Je me souviens très bien de cette soirée. Fadela n’avait pas été épargnée. Les quelques barbus au fond de la salle n’avaient pas apprécié son discours ni son franc-parler. Il y a eu des agressions verbales un peu fortes. Fadela a su garder son calme sans se laisser faire. Ensuite, nous sommes allés dîner ensemble et nous avons un peu mieux fait connaissance.

 

 

MICHEL TAUBMANN. Quand vous avez été nommés dans ce gouvernement, vous avez tous les deux insisté sur votre fidélité à la gauche.Qu’est-ce que ça signifie « être de gauche » quand on est dans le gouvernement Sarkozy-Fillon ?

 

F. AMARA. Cette question taraude beaucoup de gens. Particulièrement ceux qui se disent de gauche et particulièrement ceux qui ont des responsabilités au parti socialiste. Je vais être directe : je n’ai de compte à rendre à personne. Cela dit, j’ai toujours considéré, à travers ce que je suis, mon identité propre, que j’étais une femme de gauche.

Être de gauche pour moi, c’est avant tout un combat. Un combat pour la transformation sociale, le progrès, l’émancipation des individus. Un combat pour aboutir à une société qui permet la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité aussi, puisqu’il faut aujourd’hui encore en parler. Un combat pour des valeurs telles que la solidarité, le partage des richesses, etc.Alors, bien sûr, avec ces convictions, arriver dans un gouvernement de droite, cela peut paraître bizarre et paradoxal. D’abord, il s’agit d’une décision réfléchie. Je l’ai prise en concertation, après avoir demandé l’avis de beaucoup de gens, notamment à gauche. Ensuite, au fondement de cette décision il y a une certitude, qui concerne les responsabilités que j’ai accepté de prendre dans ce gouvernement : la question des banlieues est devenue primordiale et urgente. Et moi qui suis militante depuis des années, qui ai les mains dans le cambouis depuis si longtemps, je ne pouvais pas me payer le luxe – surtout après les émeutes de 2005 – de regarder passer les trains sans rien faire. La situation dans les quartiers n’est plus acceptable, particulièrement pour les gens qui y habitent. Pour changer les choses, il faut passer de la dénonciation à l’action. Je le redis. Attendre la reconstruction de la gauche et attendre qu’elle revienne au pouvoir serait un luxe inadmissible, d’autant que – il faut quand même le rappeler – lorsque la gauche était aux affaires, on n’a pas vu grand-chose venir en faveur des habitants des quartiers en difficulté.

 

 

M. TAUBMANN. Avez-vous sollicité l’avis de Julien Dray, alors porte-parole du parti socialiste, dont vous avez toujours été proche ? Quelle a été sa réaction ?

 
F. AMARA. Julien Dray est un ami de longue date, je le connais depuis la création de SOS-Racisme. Bien sûr, je lui en ai parlé, je lui ai expliqué les motivations profondes de ma décision. Mais si vous voulez connaître sa réaction, adressez-vous directement à Julien Dray

 

 

M.ENCAOUA. Votre choix signifie-t-il que l’action était devenue impossible à gauche ?

 
F. AMARA. La gauche n’a pas mesuré la gravité de la situation dans les quartiers et l’ampleur de la dégradation du tissu social. Elle a volontairement traité le problème d’une certaine manière. Avec le sentiment « généreux » de bien s’occuper de « ses petits pauvres », notamment de « ses petits Arabes et de ses petits blacks ». Cette conception paternaliste a malheureusement mené à une infantilisation des individus et, à partir de là, à une déresponsabilisation des habitants des quartiers vis-à-vis de leur ville, de leur espace, et surtout des valeurs qui cimentent le lien social. Je pense que la gauche, à force de tricoter les mailles du discours de la victimisation, nous a menés à une situation terrible. De plus, le parti socialiste a raté, et c’est tout aussi grave, l’intégration politique de ses militants issus de l’immigration. Je pense vraiment que la direction du parti ne sait toujours pas quoi faire de gens comme moi, si ce n’est les utiliser pour exister à un moment donné sur des thématiques ciblées comme l’immigration ou la question des banlieues. Au lieu de leur ouvrir les portes de la diversité, en améliorant la représentativité des listes électorales, le parti a préféré les enfermer dans les quartiers. À cet égard, le sort réservé à Malek Boutih, l’ancien président de SOS-Racisme, illustre bien ce mépris. Malek est un militant issu des quartiers qui a parlé avant tout le monde le langage de « l’ordre juste », qui a fait un rapport de grande qualité sur l’insécurité ; Malek, c’est un « beur » qui s’est engagé très clairement contre l’antisémitisme, et il s’est fait insulter pour cela dans certains milieux antiracistes. Eh bien, lui, on l’a « parachuté » dans une circonscription impossible, on a tout fait pour l’empêcher d’être député, la direction du parti a même soutenu un candidat dissident contre lui aux législatives. Évidemment, il a été battu ! Pour résumer l’état d’esprit de certains socialistes, tout le monde sait qu’un dirigeant s’est moqué de la « gauche tagine » à propos des candidats issus de l’immigration. Cependant, il serait injuste de noircir à gros traits le tableau. Reconnaissons le : la gauche a été capable de choses extraordinaires. Elle a par exemple réussi à libérer les immigrés d’un certain nombre de carcans. François Mitterrand leur a permis notamment d’être des responsables associatifs à travers SOS-Racisme et les mouvements qui ont suivi ; les radios libres ont déverrouillé beaucoup de choses,ça a aidé des gens comme moi à prendre part au combat associatif. C’est là toute l’ambivalence de la gauche: d’un côté elle est assez intelligente pour créer tout ça, de l’autre elle est assez bornée pour s’enfermer dans un aveuglement dangereux.

 

 

M.TAUBMANN. Et pour vous, Jean-Marie Bockel, que signifie être de gauche quand on est dans un gouvernement de droite?

 
J.-M.BOCKEL. C’est peut-être la question la plus difficile que vous nous posez aujourd’hui. Depuis ma nomination comme secrétaire d’État, je n’ai cessé de le répéter, même si cela a parfois suscité de l’ironie : « De gauche je suis, de gauche je reste. » Sur les valeurs que Fadela vient d’exprimer, je me retrouve presque mot pour mot. Je rajouterais les valeurs de la gauche européenne, les nouveaux outils, adaptés au monde d’aujourd’hui, qu’elle a su inventer pour conduire une politique progressiste. Alors que, dans le même temps, le parti socialiste français, fermé sur luimême, n’a pas effectué son aggiornamento et s’est détourné de sa nécessaire modernisation tant idéologique que structurelle. J’ai été militant socialiste pendant trente-quatre ans. Au fil de l’expérience acquise et des responsabilités exercées, j’ai beaucoup évolué dans mon engagement. À vingt-trois ans, j’adhérais au CERES de Jean-Pierre Chevènement avant de suivre Jacques Delors puis d’entreprendre, depuis près de dix ans, une démarche de rénovation sociale-libérale du PS. Les regards que j’ai successivement portés sur ma famille politique ont aussi évolué. Durant ces années, j’ai été amené à avaler beaucoup de couleuvres et je mesure aujourd’hui, avec le recul, combien j’ai été patient. J’ai toujours défendu mes idées dans les règles au sein des congrès du parti. Je me suis soumis au vote des militants. Je ne me suis jamais caché. Certains disaient même : « Mais qu’est-ce que tu fais encore au PS ? Pourquoi tu restes ? » Mon socialisme n’a pourtant rien d’étonnant. Je défends des idées partagées par l’essentiel des partis socialistes européens. Pas uniquement par les travaillistes anglais, auxquels on me compare souvent, comparaison que je ne renie pas, sans pour autant confondre l’Angleterre et la France. Ces idées, communes à toute la social-démocratie européenne, cherchent à réconcilier, avec pragmatisme, les libertés et les solidarités, à unir l’efficacité économique et le progrès social. Elles supposent la mise en mouvement de la société et des territoires. Elles défendent la nécessité des règles, des droits et des devoirs afin de garantir la cohésion sociale. J’ai essayé de faire passer ces audaces, qui sont partout ailleurs des évidences, depuis dix ans auprès de socialistes, certes intelligents comme le soulignait Fadela, mais qui me disaient souvent en privé – y compris des dirigeants comme Dominique Strauss-Kahn ou François Hollande – que j’avais raison et qui systématiquement faisaient tout haut le contraire de ce qu’ils pensaient tout bas.

 

 

M. WEITZMANN. Ce double discours au sein du parti socialiste est-il la cause de votre départ ?

 
 J.-M. BOCKEL. Le véritable point de rupture pour moi, même si je ne m’en suis rendu compte qu’après, a été le congrès du Mans en 2005. J’ai défendu à ce congrès une motion, « Pour un socialisme libéral », qui n’a recueilli que 0,7 % des voix. Un résultat piteux auprès des militants, alors qu’au même moment un sondage effectué pour Libération sur son site Internet, soumettant à plus de 10 000 personnes, pour la plupart des sympathisants du PS, plusieurs propositions, sans indiquer les motions dont elles étaient issues, créditait mon t e x t e de plus de 20 % des voix. Même si mes idées recueillaient un écho important auprès des électeurs de gauche, même si de nombreux militants me confiaient en privé qu’ils les partageaient, le parti et sa direction n’ont jamais été capables de dépasser les synthèses tièdes et les compromis boiteux. Faute de savoir trancher, nous n’avons pas pu présenter aux Français une ligne politique claire. J’ai fait loyalement la campagne de Ségolène Royal après avoir défendu Dominique Strauss-Kahn pendant notre primaire. Les deux ont brisé quelques tabous, sur l’entreprise, la mondialisation, ou encore les 35 heures, mais tout cela fut trop tardif et encore partiel, les audaces personnelles ne suffisant pas à nous libérer d’un programme dont les flous révélaient notre absence de projet

cohérent. Progressivement, j’ai eu le sentiment que les réformes nécessaires à l’avenir de notre pays, qu’il s’agisse de compétitivité économique ou de rénovation de notre pacte social, n’étaient pas de notre côté. D’autant que Nicolas Sarkozy se montrait de plus en plus clairement social-libéral et pragmatique, bien éloigné des caricatures, outrancières et inefficaces, qui servaient de seule stratégie politique à la gauche. À un moment donné, vous sentez que vous êtes mûr, capable d’entendre autre chose. Quand on vous propose d’agir conformément à vos idées, au-delà des clivages idéologiques et partisans, même si c’est dur, même si on sait que ce sont des moments irréversibles, on franchit le pas.

 

 

M.ENCAOUA. Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur les « ministres de l’ouverture ». Des mots comme « félons », « traîtres », « jaunes » ont été prononcés. Comment avez-vous vécu cette période de passage d’un camp à un autre ?

 
J.-M. BOCKEL. J’ai été un peu agressé, mais finalement pas tant que ça. Quand j’ai appelé François Hollande la veille de mon entrée au gouvernement pour le lui dire, il m’a répondu : « Je ne te comprends pas, mais au moins tu ne nous as pas porté préjudice comme d’autres. » De nombreux responsables ou militants socialistes m’ont témoigné une certaine bienveillance, mêlant la compréhension et la satisfaction de voir la gauche en état de choc, contrainte à la rénovation. Dans ma ville de Mulhouse, l’essentiel de mes soutiens politiques a compris ma décision et me demeure fidèle. Même si ce fut difficile, mais compréhensible, de voir certains, devenus des amis, passer dans l’opposition. Auprès de mes proches, ça n’a pas non plus été évident. Nous avons eu de longues discussions avec ma femme, mes enfants, certains étaient pour, d’autres contre. Mais à l’arrivée, une fois mon choix fait, très peu d’amis m’ont condamné en claquant la porte.

 

F. AMARA. En ce qui me concerne, c’est incroyable, mais je n’ai été ni attaquée ni insultée. Ma famille, mes parents, mes frères et soeurs ont éprouvé un grand sentiment de fierté. C’était la reconnaissance d’un parcours chaotique et difficile. Mon père a dit : «Hou la la, où est-ce qu’elle va, la fille du pauvre ? » Cette phrase m’a marquée, parce qu’elle signifie quelque chose dans sa bouche. J’ai perçu dans les réactions beaucoup d’attentes : « Tu vas être un peu aux manettes pour changer la situation de ceux qui nous ressemblent. » En revanche, au sein de l’association Ni putes ni soumises, les choses ont été plus difficiles. Dans un premier temps, les filles n’ont pas compris pourquoi j’avais choisi d’entrer dans un gouvernement de droite ; une partie d’entre elles a été troublée. Mais après réflexion, ça s’est bien passé. Aujourd’hui, elles sont les premières à me téléphoner pour me dire : « On a besoin que tu nous aides dans les quartiers. » Globalement donc, pas d’attaques graves, mis à part peut-être celle du président des Jeunes socialistes, Razzye Hammadi, qui a osé écrire dans un quotidien que les forces vives de ce pays, c’est-à-dire les associations, étaient inféodées au pouvoir. J’ai été consternée de voir qu’il y avait encore au parti socialiste des caporalistes prêts à dégainer comme on appuie sur un bouton. Ces apparatchiks devraient savoir que c’est grâce aux associations, à ces forces vives justement, que le lien social tient encore tant bien que mal dans les quartiers. S’ils perdaient moins de temps à cogner en vain sur l’adversaire, ils auraient encore le sens du réel aujourd’hui. Bref, à part cette réaction du MJS qui, vous pouvez le sentir, m’a vraiment agacée, je n’ai pas eu à souffrir de mon choix politique.

 

 

M. ENCAOUA. En vous écoutant, on a l’impression que l’ouverture de Nicolas Sarkozy s’applique non seulement à des personnes, mais aussi à des idées. Pourtant, quand on voit par exemple la tonalité de sa réforme fiscale, en faveur des plus riches, on a du mal à saisir la part de gauche dans la politique du président de la République….

 
J.-M. BOCKEL. En ce qui me concerne, si je n’avais pas partagé un certain nombre d’idées et de convictions avec Nicolas Sarkozy, je ne l’aurais jamais rejoint. Je ne suis plus au début de ma vie politique, j’ai cinquante-sept ans, j’ai déjà été ministre, mon problème n’était pas de le redevenir à tout prix. Il ne s’agit donc pas d’un ralliement par défaut, et ce malgré toute la rancoeur que je peux avoir vis-à-vis du parti socialiste.

 Déjà pendant la campagne de Nicolas Sarkozy, j’avais des points de convergence, non pas avec le discours traditionnel de la droite, mais avec des éléments du programme en matière économique et sociale, au point qu’il m’est arrivé de me sentir sur le fond plus proche du candidat de l’UMP que de la candidate du PS. Par certains aspects, Nicolas Sarkozy est un social-libéral. D’abord parce qu’il est un homme pragmatique, attentif aux réalités et aux contraintes de terrain, et ensuite parce qu’il ne perd de vue ni les libertés ni la solidarité. Comme les premières réformes entreprises le montrent, il n’est pas un adepte du passage en force, il sait écouter et il agit au nom de l’efficacité comme de la justice. Je pense que Nicolas Sarkozy a su tirer les leçons du 21 avril 2002. Il n’a pas choisi un clan pour gouverner contre un autre.

L’ouverture implique la conduite d’une politique volontaire mais modérée, attentive à la construction de compromis permettant la conduite des réformes. Nicolas Sarkozy a fait bouger les frontières, tant idéologiques que partisanes.

 

  

M. ENCAOUA. Mais, quand même, le paquet fiscal, c’est difficile à avaler pour quelqu’un qui veut rester « de gauche » ?

 
J.-M. BOCKEL. Nous évaluerons le « paquet fiscal » sur ses résultats, en termes économiques et sociaux. Dans ma motion, j’allais parfois plus loin : par exemple, en préconisant le remplacement de l’ISF par un prélèvement complémentaire. Homme de gauche, pragmatique, je n’ai jamais compris l’attachement, autre que symbolique et idéologique, à un impôt qui coûte plus qu’il ne rapporte… En matière de prélèvement et de redistribution, socialement et économiquement parlant, ce n’est pas le maximalisme des paroles qui compte, c’est l’optimum des résultats.

 De même, je proposais d’expérimenter la TVA sociale, afin de mieux financer nos solidarités, ou encore la flexisécurité et le contrat de travail unique, afin de favoriser l’emploi en partageant mieux les risques comme les protections. Autant d’idées sociales-libérales, progressistes et pragmatiques, que la gauche idéologique a préféré ne pas reprendre à son compte…

 

 

M.WEITZMANN. Et vous, Fadela Amara, en quoi votre choix n’est-il pas un choix par défaut ? Qu’est-ce qui vous a donné confiance en positif dans la politique de Nicolas Sarkozy concernant les banlieues ?

 
F. AMARA. Je le répète : l’urgence de la situation, mais aussi la volonté de M. Sarkozy de changer les choses ont pesé sur mon choix. J’ai appris au quotidien, dans mon combat, que la volonté et la vision sont essentielles dans l’action politique. Le monde change et les exigences des gens aussi. Chacun sait qu’il convient de repenser la France dans ce monde en mouvement. Concernant la situation des banlieues, je mesure la détermination du président de la République. Il me fait une totale confiance et me laisse une totale liberté dans mon domaine d’intervention. Avec mon cabinet, nous préparons un « plan Marshall » pour les banlieues, nous travaillons librement, les conseillers de l’Élysée n’exercent pas un contrôle tatillon. L’ouverture du gouvernement à la diversité est une autre preuve de la volonté de changer vraiment les choses. Tout comme la réaction immédiate de Nicolas Sarkozy face à un acte de racisme flagrant et sous-estimé par tous ! Je fais référence à Chouaib Lusikama, un lycéen français d’origine angolaise de dix-sept ans insulté de manière ouvertement raciste par l’un de ses professeurs, qui pendant des mois l’a traité de « bamboula » en classe. Eh bien, à peine a-t-il connu

les faits que, fin août, le Président a reçu personnellement le lycéen et sa famille à l’Élysée. C’est un geste fort qui confirme une volonté réelle de combattre et de refuser la discrimination. Là où certains se contentaient d’incantations, lui, il agit !

 

 

M.TAUBMANN. Le tandem que vous formez avec votre ministre de tutelle, Christine Boutin, a pu surprendre tant vos parcours et vos cultures politiques sont différents. Sur une question depolitique internationale, Christine Boutin a tenu un propos extrêmement choquant en déclarant dans une interview à Thierry Ardisson qu’elle n’excluait pas que G.W. Bush soit responsable des attentats du 11 septembre 2001. On aimerait vous entendre condamner une telle énormité…

 
F. AMARA. Je connaissais Christine Boutin avant même ma nomination au gouvernement. Nous nous sommes « fritées » plusieurs fois, notamment lors des débats sur les signes religieux à l’école. Cela dit, Mme Boutin est une femme de coeur très sensible aux difficultés que rencontrent les gens. Rappelez-vous ses prises de position pour améliorer l’état des prisons françaises, mais aussi son engagement auprès des don Quichotte et pour le droit opposable au logement.

En ce qui concerne le 11-Septembre, si Mme Boutin a tenu les propos qui lui ont été attribués, elle a fait une erreur. Je suis persuadée que ce drame abject marque un tournant dans l’histoire de l’humanité. Comme des millions d’individus, j’ai pleuré et j’étais triste de me trouver incapable de venir en aide à ces hommes et ces femmes qui se jetaient dans le vide. Ce jour-là, je me suis sentie américaine, profondément américaine. Le 11-Septembre nous appelle à la responsabilité face à la violence gratuite et au terrorisme. Rien, absolument rien ne justifie une telle barbarie. Je lisais récemment un livre sur le sujet d’un grand penseur arabe, de nationalité marocaine, Mehdi El Manjra. Il a fait toutes ses études aux États-Unis et en Angleterre, il a travaillé longtemps dans des organismes internationaux et il justifie le 11-Septembre par l’injustice et l’humiliation que subit le monde arabe. Ces arguments sont partagés hélas par de nombreux penseurs, pas seulement arabes, dans le monde, qui prônent le choc ou la guerre des civilisations. C’est inacceptable, ce sont des arguments hors histoire et hors géographie.

 

 

M. WEITZMANN. Je voudrais revenir sur la question de la fierté que vous évoquiez tout à l’heure. N’y a-t-il pas là un problème au sein de la gauche en général dans sa capacité à accepter la perspective d’une ambition personnelle ? Est-ce que ce n’est pas un conflit pour elle ?

 

J.-M. BOCKEL. Concernant le PS, je ne sais pas ce qu’en pense Fadela, mais il y a tellement d’ambitions personnelles au sein du parti…

 

 

M. ENCAOUA. Oui, mais sont-elles vraiment assumées comme telles… ? Alors que Nicolas Sarkozy donne le sentiment d’avoir réhabilité l’ambition individuelle, qualité indispensable en politique et longtemps mal vue de l’électeur, la gauche, elle, a du mal à assumer cette question. C’est peut-être une survivance de la morale judéo-chrétienne…

 

J.-M. BOCKEL. Il y a peut-être encore un manque de franchise, une difficulté à penser ensemble l’intérêt général et l’intérêt particulier, mais il y a moins d’hypocrisie aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Pour ma part, j’ai toujours considéré l’ambition comme un moteur, utile à la vie personnelle comme à l’action collective. On ne m’accuse pas aujourd’hui « d’aller à la soupe », parce qu’il est visible que je prends des risques dans cette partie. Je ne sais pas combien de temps elle va durer. J’abandonne de manière irréversible la sécurité d’un mandat parlementaire qui devait encore durer plus de sept ans au Sénat. Mon ambition consiste à choisir l’exercice de responsabilités en cohérence avec mes convictions. Ce qui mine le parti socialiste, ce n’est pas son incapacité à assumer des ambitieux dans ses rangs, mais plutôt son incapacité à transcender les lignes politiques pour faire, à un moment donné, un bout de chemin ensemble, que ce soit dans une ville ou dans un pays. En Europe, les mentalités sont plus ouvertes et les socialistes, comme les libéraux ou les conservateurs, le font – nous, non.

 

 

M.ENCAOUA. Voilà un discours qui rappelle celui de François Bayrou pendant la campagne présidentielle. Sauf que pour faire de l’ouverture un véritable modèle de gouvernance qui ne se réduise pas à une opération de déstabilisation du camp adverse, il faudrait une réforme institutionnelle qui mette fin au bipartisme à la française, ce qui n’est pas franchement d’actualité…

 
J.-M. BOCKEL. Je crois, au contraire, que la réforme institutionnelle annoncée aura bien lieu. Dans le cadre d’un régime présidentiel, la représentativité du Parlement comme ses prérogatives se trouvent renforcées. La clarification simultanée des rôles de l’exécutif et du législatif donnera une nouvelle respiration à notre démocratie et mettra sans doute fin à la défiance grandissante de nos concitoyens. Pour autant, je ne crois pas à l’effacement définitif des clivages, au gouvernement permanent du neutre ou des meilleurs. Tout est question ici de circonstances. Nous sommes aujourd’hui dans un moment particulier qui requiert du consensus afin de remettre la France en mouvement.

 

 

M.TAUBMANN. On a bien compris vos raisons, vos motivations, la rupture avec la gauche. La question qu’on peut se poser aujourd’hui, c’est à quoi allez-vous servir collectivement ? Parce que vous êtes six de gauche à être aujourd’hui présents au gouvernement. D’ailleurs Sarkozy lui-même parle d’un pôle de gauche. La question se pose vraiment. Pensez-vous qu’en tant que personnalités de gauche, collectivement, et pas seulement individuellement, vous avez un avenir ? Par exemple Éric Besson a monté un « cercle progressiste ». Est-ce que selon vous cela a un sens de constituer un pôle de gauche, et à quoi peut-il servir ? Au gouvernement on voit très bien, mais pour la France et pour la gauche ?

 
F.AMARA. Franchement, je n’ai pas réfléchi à cette question. Je n’ai d’ailleurs pas discuté avec Éric Besson, que j’ai rencontré pour la première fois au gouvernement. Comme les autres, d’ailleurs, que j’ai seulement croisés quelquefois. Pour le moment, personne ne m’a demandé de participer à la création d’un pôle de gauche dans la majorité.

 

 

M. ENCAOUA. Mais vous pourriez vous reconnaître dans cette démarche ?

 
F. AMARA. Je ne sais pas. Je m’interroge sur le poids qu’un tel pôle pourrait avoir sur la politique gouvernementale. Soyons clairs : un programme politique a été voté par 53 % de nos concitoyens. En tant que démocrate, je le respecte, même si je ne partage pas l’ensemble de ce programme. Pour tout vous dire, je n’ai pas voté pour Nicolas Sarkozy. Mon entrée au gouvernement s’est faite sur un portefeuille précis, avec des responsabilités précises. Est-ce qu’elle doit passer par un pôle de gauche, qui pourrait éventuellement enrichir la politique de Nicolas Sarkozy ? J’ai des doutes. Une chose est sûre, et je n’engage que moi en disant cela, si ma démarche aide la direction du PS à prendre conscience de ses contradictions, elle aura été salutaire. Après la diabolisation de Nicolas Sarkozy sur le thème « s’il passe, ça va cramer dans les cités », taper un peu sur le PS, quitte à jouer les emmerdeuses, pourrait créer un électrochocet le forcer à devenir responsable. En

tout cas, pour améliorer les conditions de vie des gens dans les quartiers, je dirai ce que j’ai à dire. Et je ne sais qu’une chose : un type qui s’appelle Nicolas Sarkozy m’a demandé d’entrer dans son gouvernement sur des bases précises. Il ne m’a pas demandé de jouer la pute ou la soumise.

 

J.-M. BOCKEL. Il faut aussi dire que le Président ne nous a pas demandé d’adhérer à l’UMP. Cela n’aurait d’ailleurs pas eu de sens. Dès lors, doit-il y avoir un pôle de gauche… ? Nous avons tous des parcours très différents. Certains sont des élus, allant vers des élections et devant s’organiser politiquement pour s’y préparer. Ce qui suppose des alliances, une pratique de l’ouverture et, au-delà, une réflexion sur leur identité partisane. D’autres ont un parcours associatif, peut-être y reviendront-ils, peut-être iront-ils vers la politique. D’autres encore ont traversé des ruptures…

Chacun son histoire. Nous allons avoir des contacts entre nous, maintenant que nous nous sommes un peu installés. Personnellement, je ne suis pas la démarche de Besson, mais je la respecte, et je ne refuse pas le dialogue avec lui. Je pense qu’il y aura, à un moment donné, des actions collectives. Pas forcément identiques, d’ailleurs. Avec nos réseaux, avec nos amis, avec tous ceux qui s’intéressent à nos démarches, des dynamiques s’organiseront.

L’heure est sans doute à la recomposition, mais nous n’en connaissons pas à l’avance l’ampleur et le périmètre. Seule certitude : nous ne jouerons pas les alibis. Nous prendrons toute notre part dans la formation du futur paysage politique. Le parti socialiste luimême ne pourra rester indifférent. Il est contraint à l’évolution.

 

 

M. WEITZMANN. Pour les affaires étrangères, Nicolas Sarkozy a pris quatre personnes qui viennent de la gauche. Est-ce parce qu’il ne pouvait pas trouver une équipe à droite capable de mener une politique étrangère différente de celle qui était menée jusqu’alors ?

 
J.-M. BOCKEL. Je vois dans ce choix la volonté de ne pas réduire la voix de la France à celle d’un homme qui représenterait

un clan. En plaçant la politique étrangère au-delà des clivages partisans, en acceptant de la nourrir à des sources différentes, Nicolas Sarkozy enrichit l’expression de la France à l’étranger et donne à l’ouverture un vrai contenu.

 

 

M. ENCAOUA. On perçoit que le parti socialiste est toujours au coeur de vos préoccupations, à l’un comme à l’autre, même si vous n’en êtes plus membres aujourd’hui. Pensez-vous un jour vouloir le réintégrer ou bien votre démarche est-elle un aller simple sans retour ?

 

J.-M. BOCKEL. Personnellement, je vais aborder les élections municipales très clairement dans un esprit d’ouverture, en étant un allié de la majorité présidentielle. Je ne vais pas faire le yo-yo, ni jouer l’ambiguïté. Pour autant, je prendrai toute ma place dans les processus de rénovation et de recomposition à venir.

 

F. AMARA. À l’heure où je vous parle, je n’ai pas d’autre ambition politique que celle de réussir ma mission. C’est ma priorité absolue. Mais, au nom de la démocratie, je pense qu’il est important d’avoir des partis politiques républicains dans lesquels coexistent une majorité et une opposition. Pour le reste, je suis et je resterai une femme de gauche, loin de tout esprit de revanche. De toute façon, je suis profondément convaincue qu’ils ont tort et que j’ai raison. D’une certaine manière, c’est la gauche qui s’est éloignée de moi, qui m’a oubliée, et non le contraire…



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