La prison serait-elle l’École du vice, ou tout au contraire un lieu de contention réglé par un régime punitif et
disciplinaire dégradant, synonyme de tous les arbitraires ?
Contempteurs de l’enfermement ou zélotes de la détention punitive, trop souvent les discours angéliques ou
ultra-sécuritaires se croisent et se nourrissent mutuellement à partir d’un même déni du réel.
L’une des caractéristiques essentielles du cœur de ce qui fait
l’institution pénitentiaire : l’isolement dans un espace clos et coupé
de l’extérieur, semble de moins en moins pertinente.
Faut-il
le rappeler, depuis 1985, les soins psychiatriques ne dépendent plus de
l’Administration pénitentiaire et depuis 1994, cette situation s’est
élargie à l’ensemble des soins. De surcroît, la prison en s’ouvrant sur
l’extérieur a fait entrer en son sein, outre les magistrats et les
avocats, une multiplicité de nouveaux intervenants : enseignants,
parlementaires, visiteurs de prisons, aumôniers, délégués du médiateur,
Contrôleur général des lieux de privation de libertés, associations.
Ces évolutions tendent à affaiblir les modèles des années 70,
l’institution n’est plus aussi « totale » qu’il n’y paraissait.
Pourtant certaines figures emblématiques d’un militantisme
anti-carcéral, tout à fait estimable ne s’embarrassent guère de ces
scrupules méthodologiques. Ils semblent traquer, derrière chaque indice
du mal-être carcéral, la justification de la Cause de l’abolition des
prisons. Ce combat respectable, ne justifie pas, à l’instar des propos
tenus par Florence Aubenas, que les dispositions novatrices du projet
de loi pénitentiaire soient disqualifiées comme un simple habillage d’un régime disciplinaire immuable.
Il est cependant une question à laquelle les abolitionnistes hier comme
aujourd’hui n’ont jamais apporté de réponse : par quoi remplacer la
prison ?
L’abolitionnisme a pourtant, au cours de notre histoire récente réalisé son programme, dans un secteur particulier de la
société, sous la pression de l’antipsychiatrie.
Il est possible aujourd’hui d’en évaluer les dégâts. Les murs asilaires
sont certes tombés, entraînant la destruction de 40 000 lits de
psychiatrie en 20 ans. Résultat : une grande partie de cette population
en déshérence se retrouve entre les murs de l’institution
pénitentiaire. La prison a-t-elle vocation à être un asile de
substitution ? Ce transfert des pathologies psychiques au sein de
l’univers carcéral rajoute assurément de la complexité et de la
souffrance au sein d’une institution qui n’en avait pas besoin.
C’est par une faute d’inertie politique que les prisons ont été victimes d’une sorte d’oubli dans l’agenda politique.
Ainsi,
en 2001, l’échec du projet de loi pénitentiaire préparé, lorsque
Marylise Lebranchu était ministre de la Justice, consacrait
l’enlisement d’un chantier, fixé dès novembre 2000 au rang de priorité
par le Premier Ministre de l’époque, Lionel Jospin.
Pouvait-on accepter dès lors de laisser nos prisons dériver au gré des majorités successives dans cette obscurité honteuse ?
Le gouvernement de François Fillon a pris l’initiative d’amarrer la
prison aux enjeux démocratiques. Le Président de la République, lors de
son discours au Congrès a fait de cet enjeu, un chantier décisif, à
cette étape de la mandature.
Pour
incontestables que soient les avancées de l’État de droit en prison, il
fallait en effet les stabiliser dans un texte normatif qui permette de
délimiter les missions du service public pénitentiaire, de définir son
code de déontologie, de garantir la protection des droits des personnes
détenues, de clarifier les régimes de détention ainsi que les
aménagements de peine.
C’est la raison pour laquelle le gouvernement a souhaité rassembler
dans un texte unique, que nous avons défendu à l’assemblée
nationale avec le Garde des Sceaux, Michèle Alliot-Marie, les missions
de surveillance et de réinsertion des personnes placées sous main de
justice. Au-delà des restrictions qui résultent des contraintes
inhérentes à la détention, de la prévention des infractions et de la
protection de l’intérêt des victimes sont énoncées dans ce projet de
loi l’ensemble des droits qui doivent continuer à prévaloir dans leur
intégralité.
Enfin le projet de loi pénitentiaire vise à clarifier les régimes de
détention. Des efforts considérables ont été développés depuis 2002,
grâce à un programme de constructions de 13 200 places, qui permettra
d’atteindre, en 2012, une capacité de 63 000 places. Si le principe
d’encellulement individuel est conforme à une exigence de dignité
individuelle, il peut être nuancé, au regard des nécessités de prévention du suicide et du profil psychologique de certains détenus.
Le point d’équilibre réside bien dans le réalisme pénal et pénitentiaire qui inspire le projet de loi
pénitentiaire.
Tant
qu’elle reste indicible, la prison demeure une sorte de mythologie
obscure qui trimballe avec elle son lot de fascination ou de répulsion,
laissant la société démocratique dans une sorte de sidération entre
mauvaise conscience et ressentiment à l’égard de ceux qui ont
transgressé la loi commune.
Il est grand temps de réintégrer la prison réelle dans l’espace de la délibération démocratique, afin qu’elle cesse
justement d’en être la part maudite.
Jean-Marie Bockel
Secrétaire d’État à la Justice